Chère lectrice, cher lecteur,

Je vous écris cette lettre alors que nous nous approchons de Noël.

Les familles se préparent, les enfants piaffent, le sapin clignote. On attend l’heure.

Les maisons se referment un temps sur elles-mêmes, pour garder la chaleur de ces moments.
Pour les chrétiens, c’est un temps particulier. Ils fêtent la naissance de ce lui qu’ils appellent leur sauveur.

Le paradoxe est que ce sauveur est l’être le plus fragile qui soit. Un enfant pauvre, né dans une mangeoire, veillé par un âne et un bœuf. Un enfant devant lequel pourtant, des mages, hommes puissants et respectés, viendront s’incliner et poser des trésors.

Pourquoi ?

C’est que cet enfant nu, entièrement dépendant de ceux qui vont prendre soin de lui, représente le coup de tonnerre absolu, l’inversement TOTAL de l’ordre établi des choses dans les sociétés humaines gouvernées par la force, la violence, le pouvoir et la domination.

La vraie révolution, pour reprendre ce mot qu’on utilise à tout bout de champ.

Une révolution qui se produit dans le cœur de l’homme, lorsqu’il comprend que sa faiblesse, sa nudité, sa fragilité, sont le socle même de son humanité.

Les mages le savaient. Et nous, l’avons-nous oublié ?

Je vous écris cela aujourd’hui, car je pense en particulier à un homme, que le destin a placé dans une situation de fragilité absolue.

Il s’appelle Vincent Lambert.

Les médias ont souvent parlé de cet ancien infirmier devenu « patient tétraplégique », à la suite d’un accident de voiture en 2008 [1] .

Depuis dix ans maintenant, cet homme est allongé sur un lit d’hôpital, sans pouvoir rien dire, rien faire, alors qu’au dessus de lui, médecins, experts, familles, se déchirent et alternent entre décision d’arrêt et de reprise des soins.

Et lui, que pense-t-il ? Alors que Noel arrive, où est-il ? Avec nous, ailleurs ? Ces questions sont autant d’énigmes auxquelles la science, même la plus avancée, est incapable de répondre.

Le cas de Vincent Lambert pose les limites de notre compréhension du monde. Alors bien sûr, on essaie d’agir malgré tout, mais nous avançons comme des aveugles. A tâtons, sans la moindre idée de la direction à suivre.

Ainsi, le 22 novembre dernier, trois médecins chargés de l’examiner ont estimé qu’il était, aujourd’hui, dans « un état végétatif chronique irréversible » et que cela ne lui laissait plus « d’accès possible à la conscience ».

Une nouvelle conclusion qui fait suite à une précédente. Un expert qui remplace un autre expert. Son avis qui vient s’ajouter à celui d’un confrère, parfois le conforter, parfois le contredire.

Un coup la vie, un coup la mort…

La médecine donne l’impression d’agir, en rendant des avis.

La justice donne l’impression d’agir, en nommant des nouveaux experts.

Mais la vérité, c’est que rien ne change. Rien ne bouge.

Vincent Lambert, un être humain de chair et d’esprit comme vous et moi, reste au même endroit où il était la veille, et probablement où il sera le lendemain. Et je crois qu’il nous place tous devant la question immense de notre propre fragilité. Il est le miroir que nous avons peur de regarder. « Et moi, si ça m’arrivait ? »

Lui vit dans une constance, tragique ou indifférente, qui se moque bien des palabres de son temps.
Je ne sais pas si on peut lui souhaiter un joyeux Noel, mais je crois qu’on peut penser à lui, et à tous ceux qui sont dans son cas. Hommes et femmes si différents de nous qui sommes valides, et pourtant si proches, frères et soeurs en humanité.

Vincent Lambert est peut-être le plus connu de ces patients, mais ils seraient actuellement près de 1500 à vivre dans le même état. La légion des oubliés. Ces personnes qui se trouvent en « état végétatif chronique » ou de « conscience minimale » :

« Ces patients ont une conscience très limitée, voire inexistante, après avoir été victimes d’un traumatisme crânien ou d’un accident vasculaire cérébral. Le diagnostic définitif a été posé après leur sortie du coma artificiel dans lequel ils avaient été plongés. Leur état peut se prolonger des mois, voire des années ».

« Qu’il s’agisse d’état végétatif ou d’état de conscience minimale, les patients alternent des phases d’éveil et de sommeil. Mais l’état de conscience minimale se caractérise par l’existence de signes de conscience, totalement absents en cas d’état végétatif [2] ».

Voilà pour les « définitions ».

Les hôpitaux français comptaient en 2014 un peu plus de mille lits consacrés à ces patients.
Les autres sont accueillis dans des structures différentes, mais aussi parfois à domicile, comme le footballeur Jean-Pierre Adams, un ancien de l’équipe de France tombé dans un profond coma le 17 mars 1982 à la suite d’une erreur d’anesthésie [3]…

Alors qu’il vient de fêter ses 70 ans, Jean-Pierre Adams semble toujours dans un autre monde : il respire, il mange mais il ne parle pas. Son épouse est à ses côtés et depuis 36 ans, elle veille sur lui :

« Les gens sur Facebook disent qu’il faut le débrancher, dit-elle. Mais il n’est pas branché ! Moi je ne me sens pas le courage d’arrêter de lui donner à manger ou à boire » dit-elle simplement, inquiète à l’idée de mourir avant lui« .

Quelles sont les certitudes qui résistent, devant ces situations ?

Il n’y a que le grand mystère de la vie, de la souffrance, l’impuissance qui nous caractérise, nous les hommes, qui croyons tellement que nous avons explication à tout. Et qu’il existe seulement une explication rationnelle à tout.

Peut-être dans dix ans, dans vingt ans, la médecine et la science franchiront de nouvelles frontières, en effet, pour expliquer rationnellement ces cas d’état végétatif.

Peut-être pas.

Et parce que le fait de poser toutes ces questions n’avance pas à grand chose, il faut le reconnaître, je crois que nous pouvons tous en revanche montrer le plus grand respect et le plus grand soutien à ceux qui traitent ces patients lourdement handicapés de la même façon qu’ils traiteraient un autre être humain.

Les infirmier(e)s, les soignant(e)s, les thérapeutes qui assurent au quotidien les soins de ces malades.

Les médecins qui savent poser les limites de leur action.

Les bénévoles, les anonymes, les familles, les proches.

Tous ceux qui à un moment ou à un autre tiennent une main, disent un mot gentil, font un sourire, ou se contentent simplement d’être là.

Là, aux côtés de Vincent et des autres, tous ces malades qui aujourd’hui nous rappellent la fragilité, la faiblesse, qui sont le cœur même de la fête de Noël.

Joyeux Noël à vous,

Gabriel Combris