Chère lectrice, cher lecteur,

On a du mal, visiblement, à se décider sur l’euthanasie.

Nos législateurs tergiversent depuis des années sur un sujet qui ne propose que deux réponses : c’est oui ou c’est non. Il n’y a pas d’entre-deux.

Parfois, ils essaient de noyer le poisson en utilisant des mots moins « gênants », l’euthanasie devient le « droit à mourir dans la dignité ».

Mais il est difficile de planquer la poussière sous le tapis.

Euthanasier, quoi qu’on essaie d’en dire, ce n’est pas soigner, c’est tuer.

C’est faire un geste qui aura pour conséquence la mort d’un autre être humain. Et c’est pourquoi, même si on tourne autour des mots, cette perspective entre en contradiction avec l’idée de soigner

Comment un soin pourrait-il consister à donner la mort ?

Les partisans de l’euthanasie argumenteront qu’il n’est parfois plus temps de soigner. Mais qu’il faut soulager à tout prix.

Il y a en ce moment même en Espagne, où l’euthanasie a été autorisée en 2021, une passe d’armes entre un père qui s’oppose à l’euthanasie de sa fille paraplégique de 24 ans1, et le gouvernement catalan qui soutient son « suicide assisté ».

La justice doit trancher prochainement.

Comment ne pas penser à l’histoire de Vincent Humbert, cet ancien infirmier devenu « patient tétraplégique », à la suite d’un accident de voiture en 20082.

Pendant plus de dix ans, cet homme est resté allongé sur un lit d’hôpital, sans pouvoir rien dire, rien faire, alors qu’au dessus de lui, médecins, experts, familles, avocats, politiques se déchiraient et alternaient entre décision d’arrêt et de reprise des soins, l’aide active à mourir n’étant pas légale.

Mais lui, que pensait-t-il ? Où était-il ? Avec nous, ailleurs ? Ces questions sont autant d’énigmes auxquelles la science, même la plus avancée, est toujours incapable de répondre.

Le cas de Vincent Lambert pose les limites de notre compréhension du monde. Alors bien sûr, on essaie d’agir malgré tout, mais nous avançons comme des aveugles. A tâtons, sans la moindre idée de la direction à suivre.

Vincent Lambert a fini par mourir 11 juillet 2019 après huit jours et demi de privation d’alimentation.

Et je crois que son histoire nous place tous devant la question immense de notre propre fragilité. Il est le miroir que nous avons peur de regarder. « Et moi, si ça m’arrivait ? »

Alors nous donnons notre avis. Nous dressons des frontières, des camps.

Certains s’empoignent, les avocats s’en mêlent, on parle au nom du malade. De ce qu’il voudrait, de ce qu’il ne voudrait pas.

Mais on n’en sait rien du tout.

Tout ce bruit n’existe que parce que nous avons peur de nous taire.

Peur aussi de regarder une réalité qui pulvérise parfois nos préjugés.

Demandons leur avis aux personnes concernées

Ainsi, une étude de l’Université de Liège, en Belgique, a été réalisée auprès de patients « emprisonnés dans leur corps », conscients mais totalement paralysés, et ne pouvant communiquer qu’en bougeant les yeux3.

Les chercheurs leur ont demandé s’ils se sentaient « heureux ».

Réponse : 72 % ont dit OUI !

???? Honnêtement devant un tel résultat, la réaction naturelle est de penser : « Mais comment est-ce possible ? »

Réponse de Steven Laureys, le neurologue qui a conduit l’étude :

« Cela peut paraître surprenant pour nous, de l’extérieur, mais certains patients font preuve d’une énorme capacité d’adaptation à leur nouvelle situation. »

« Beaucoup évaluent leur qualité de vie à un meilleur niveau que je n’aurais jugé la mienne !!! ».

C’est peu de dire que ce n’est pas exactement le genre de résultat auquel on s’attendrait.

Pour le professeur Adrian Owen, du centre d’études du cerveau de l’Université d’Ontario, « nous ne pouvons pas préjuger de ce que cela peut être que de vivre dans une de ces situations (végétatives), car beaucoup de patients trouvent leur bonheur dans des choses que nous ne pouvons tout simplement pas imaginer. »4

Sa conclusion : il n’y a pas de catégories fixes, comme l’écrivent les journaux, mais des états variables aux évolutions imprévisibles.

Aux Etats-Unis, dans les états qui ont légalisé le suicide assisté, le pourcentage des malades qui, à la fin de l’année, n’ont pas pris le poison mis à leur disposition – prescrit la même année ou auparavant – est loin d’être négligeable : de 34 % dans l’Oregon, il s’élève à 50 % dans le District of Columbia.

Comme le remarque Nietzsche dans Par-delà le bien et le mal, la pensée du suicide aide à passer bien des mauvaises nuits5

Les tordus, les cassés, les abîmés, ont quelque chose d’essentiel à nous dire

Que peut-on faire d’autre que de simplement penser à tous ceux qui sont dans ces cas « limites ».

Hommes et femmes si différents de nous qui sommes valides, et pourtant si proches, frères et soeurs en humanité.

Les tordus, les cassés, les abîmés. Ceux dont je vous conseille de faire la rencontre bouleversante en allant voir le beau documentaire Lourdes, qui leur est consacré6.

Car nous avons énormément à apprendre d’eux, de ceux qui les soignent et les entourent.

Vincent Lambert est peut-être le plus connu de ces patients, mais ils seraient actuellement près de 1500 à vivre dans le même état. La légion des oubliés. Ces personnes qui se trouvent en « état végétatif chronique » ou de « conscience minimale » :

« Ces patients ont une conscience très limitée, voire inexistante, après avoir été victimes d’un traumatisme crânien ou d’un accident vasculaire cérébral. Le diagnostic définitif a été posé après leur sortie du coma artificiel dans lequel ils avaient été plongés. Leur état peut se prolonger des mois, voire des années ».

« Qu’il s’agisse d’état végétatif ou d’état de conscience minimale, les patients alternent des phases d’éveil et de sommeil. Mais l’état de conscience minimale se caractérise par l’existence de signes de conscience, totalement absents en cas d’état végétatif 7 ».

Voilà pour les « définitions ».

Les hôpitaux français compteraient un peu plus de mille lits consacrés à ces patients.

Les autres sont accueillis dans des structures différentes, mais aussi parfois à domicile, comme le footballeur Jean-Pierre Adams, un ancien de l’équipe de France tombé dans un profond coma à la suite d’une erreur d’anesthésie 8

Sa femme a veillé sur lui jour après jour pendant 39 ans, jusqu’à sa mort.

Quelles sont les certitudes qui résistent, devant ces situations que rien, ni la science, ni l’argent, ni la gloire, ne peuvent changer d’un millimètre ?

Il n’y a que le grand mystère de la vie, de la souffrance, l’impuissance qui nous caractérise, nous les hommes, qui croyons tellement que nous avons explication à tout. Et qu’il existe seulement une explication rationnelle à tout.

Peut-être dans dix ans, dans vingt ans, la médecine et la science franchiront de nouvelles frontières, en effet, pour expliquer rationnellement ces cas d’état végétatif.

Peut-être saura-t-on les traiter ?

Peut-être pas.

Merci à ceux qui sont là

Et parce que le fait de poser toutes ces questions n’avance pas à grand chose, il faut le reconnaître, je crois que nous pouvons tous en revanche montrer le plus grand respect et le plus grand soutien à ceux qui traitent ces patients lourdement handicapés de la même façon qu’ils traiteraient un autre être humain.

Les infirmier(e)s, les soignant(e)s, les thérapeutes qui assurent au quotidien les soins de ces malades.

Les médecins qui savent poser les limites de leur action.

Les bénévoles, les anonymes, les familles, les proches.

Tous ceux qui à un moment ou à un autre tiennent une main, disent un mot gentil, font un sourire, ou se contentent simplement d’être là.

Là, aux côtés de Vincent et des autres, tous ces malades qui aujourd’hui nous rappellent que la fragilité, la faiblesse, sont le cœur vibrant de notre humanité.

Et vous, qu’en pensez-vous, dites-le-moi en commentaire ?

Santé !

Gabriel Combris

 


Sources :

[1] https://www.leparisien.fr/societe/je-veux-en-finir-un-pere-tente-dempecher-leuthanasie-de-sa-fille-paraplegique-dans-une-affaire-historique-en-espagne-05-03-2025-HE6X7JWQ7RC3XNO6RZFFGMVTGY.php

[2] http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2018/07/02/97001-20180702FILWWW00321-vincent-lambert-nouvelle-expertise-medicale-ordonnee-par-le-tribunal-administratif.php

[3] https://bmjopen.bmj.com/content/1/1/e000039

[4] https://www.newscientist.com/article/dn20162-most-locked-in-people-are-happy-survey-finds/

[5] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/michel-houellebecq-euthanasie-bienvenue-dans-le-monde-de-soleil-vert-20230402

[6] https://www.youtube.com/watch?v=Ylh-ZXam2p4

[7] https://www.lemonde.fr/sante/article/2014/02/14/1500-personnes-dans-un-etat-proche-de-celui-de-vincent-lambert_4366808_1651302.html

[8] https://www.francetvinfo.fr/sports/foot/le-foot-m-a-tout-apporte-et-il-m-a-tout-repris-temoigne-bernadette-adams-la-femme-du-footballeur-plonge-dans-le-coma-depuis-36ans_2661582.html